DXB Entertainments, le gérant de Dubai Parks & Resorts, a annoncé fin Janvier ses premiers chiffres d’exploitation pour une année pleine. Avec seulement 2,3 millions de visiteurs et plus de 300 millions d’euros de perte, les fans de parcs à thèmes se sont empressés de crier au désastre, en émettant des dizaines théories sur les raisons d’un tel échec. Selon ceux-ci, DXB Entertainments mettrait forcément la clé sous la porte d’ici peu et le modèle des parcs d’attractions aux Emirates Arabes Unis est quoi qu’il arrive intenable.

Mais qu’en est-il vraiment ? Dubai Parks & Resorts est-il réellement un échec ? Les résultats n’étaient-ils pas prévisibles et laissent-ils la place à des perspectives de croissance ? Dimension Parcs a voulu se pencher sur la question de façon plus approfondie. Voici l’analyse d’un secteur naissant, porté par la vision et l’ambition démesurée d’une cité-état qui se réinvente.

Les chiffres

Du 1er janvier au 31 décembre 2017, Dubai Parks & Resorts a enregistré 2,3 millions de visites. Un score raisonnable pour tout parc d’envergure régionale (surtout quand on voit passer les photos de parcs déserts sur les réseaux sociaux), mais qui fait pâle figure face aux 6 millions de visiteurs envisagés publiquement lors de la construction. Sur ce chiffre, près de 800 000 visites ont été réalisées au dernier trimestre, une augmentation de 66% par rapport au trimestre précédent (qui tombait en plein mois d’été soit la période creuse).

L’hôtel Lapita a vu son taux d’occupation augmenter de trimestre en trimestre, passant de 22% au premier trimestre à 47% au troisième. Les chiffres n’ont pas été communiqués pour le dernier trimestre.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas de soutenir la rentabilité des commerces et restaurants de Riverland, une zone de loisirs et de restauration où beaucoup d’exploitants ont baissé le rideau. Le show payant Jaan e Jigar, situé à Bollywood Parks est aussi souvent à moitié vide et pourrait être menacé d’après les rumeurs. En attendant des jours meilleurs ?

Une suprise ? Pas vraiment.

Des chiffres clairement décevants donc, mais il est impensable d’imaginer que les responsables ne les voyaient pas venir.

Le seul parc à thèmes d’envergure internationale dans la région, Ferrari World, a mis plusieurs années pour dépasser le million de visites.

Avec 15,8 millions de visiteurs en 2017, Dubaï est la quatrième destination touristique mondiale en nombre de visiteurs étrangers. Néanmoins, la population locale n’atteint même pas 3 millions d’habitants et 9 au niveau de l’ensemble des émirats. Impossible donc, d’espérer des chiffres à la hauteur de destinations comme la Floride, Hong Kong ou Las Vegas quand les bassins de population de ces régions se comptent en dizaines de millions. Par ailleurs, le développeur ne s’y est pas trompé puisque malgré ses prévisions publiques de 6 millions de visiteurs, un seul hôtel a été développé sur site pour l’ouverture, soit moins que beaucoup de parcs européens comme Europa Park ou encore Phantasialand.

La meilleure comparaison pour Dubaï serait Singapour : 17 millions de touristes étrangers, et près de 6 millions d’habitants. Là-bas, un seul parc à thèmes majeur mais d’envergure internationale, Universal Studios Singapore, qui peine pourtant à dépasser les 4 millions de visiteurs. De son côté, Dubai Parks & Resorts se bat avec plusieurs compétiteurs (IMG Worlds of Adventure, Ferrari World, sans compter les nombreux parcs aquatiques et parcs d’attractions indoor dans les mall) au cœur d’un marché de moindre d’envergure. Le Resort est certes de qualité mais ce n’est pas avec des parcs de niche comme Bollywood Parks, ou Motiongate dont le nom ne parle pas au grand public, qu’il pourrait espérer faire mieux qu’Hong Kong Disneyland !

Les chiffres sont donc décevants certes, mais complètement assumés par les développeurs et les financiers. Après tout, l’actionnaire majoritaire Meraas, est une branche directe du gouvernement de Dubaï, spécialisée dans les expériences de loisirs. Dubai Parks & Resorts s’inscrit directement dans la vision 2020 du Vice Président des EAU qui vise à augmenter le tourisme chaque année pour atteindre les 20 millions de visiteurs en 2020, en touchant notamment de nouveaux publics. Les familles avec enfants sont au cœur de cette nouvelle stratégie et les parcs sont là pour attirer cette cible à Dubaï et plus largement aux Emirats. La rentabilité immédiate n’est que secondaire… l’émirat voit sur le long terme tout comme son voisin d’Abu Dhabi, qui s’apprête à inaugurer cet été un parc à thèmes Warner Bros World, puis un parc SeaWorld en 2022.

Explications

Si la situation n’est donc clairement pas aussi désespérée que certains veulent le croire, les exploitants n’ont pas attendu pour mettre en place des mesures visant à réduire les coûts d’exploitation, mais également à augmenter le taux de visite des parcs à thèmes. Après tout, l’émirat, bien que petit, compte quand même plus de 80 millions de visite par an au Dubai Mall ; l’aéroport de Dubaï voit transiter près de 90 millions de passagers chaque année, le premier au monde en terme de volume ; les 107 000 chambres d’hôtels de la cité-état affichent 78% d’occupation en moyenne. L’Exposition Universelle de 2020 doit attirer 25 millions de visiteurs ! Une manne de touristes potentielle pour Dubai Parks & Resorts, qui n’a pas encore révélé son plein potentiel, pour plusieurs raisons.

L’emplacement

Complètement isolé du monde, Dubai Parks & Resorts ne semble pas stratégiquement situé. En apparence seulement… si le métro ne relie pas (encore) le cœur de ville au Resort, la destination est néanmoins implantée à mi-chemin entre Dubaï et Abu Dhabi, qui plus est au centre des futurs développements de la ville. C’est à quelques kilomètres seulement que se construit le futur aéroport Al Maktoum International, destiné à devenir en 2022 le plus grand aéroport du monde qui accueillera jusqu’à 200 millions de passagers. C’est également là que se déroulera l’Exposition Universelle en 2020, qui laissera derrière elle de nombreux bâtiments destinés à devenir une ville, des centres de recherches, des milliers de bureaux et autres pôles de loisirs. On peut également trouver au nord le Palm Jebel Ali, qui deviendra à terme l’équivalent du célèbre archipel Palm Jumeirah, avec un bassin de population encore plus important. La ville étant quasiment saturée au nord, c’est donc au sud, précisément là où se trouve Dubai Parks & Resorts, dans ce qui n’est autre qu’un désert peu développé, que tous les regards se tournent désormais. Et encore une fois, les développeurs des parcs ont vu les choses à long terme.

L’offre produit

Soyons honnête, DPR est un très bel ensemble d’attractions, qui n’a rien à envier à de nombreux parcs. Le problème ne vient donc pas de cette façette. En revanche, plutôt que d’ouvrir complètement achevé, des retards ont contraint les visiteurs à découvrir progressivement des parcs en construction, laissant notamment une très mauvaise image du Resort sur les réseaux sociaux. Imaginez : lors du Grand Opening en présence des médias internationaux en décembre 2016, la moitié de Motiongate n’était pas ouvert, dont la plupart de ses attractions phares (la zone Dreamworks par exemple) ! Et pour les autres, pas totalement rodées ou au point. La dernière pierre vient d’être posée en octobre 2017 avec l’ouverture du land World of the Hunger Games à Motiongate Dubai. Trop tard peut-être ? Pas moins de 6 attractions majeures ont ouvert entre Motiongate et Bollywood Parks sur l’année 2017.

Il sera intéressant d’étudier les chiffres pour l’année 2018, première année pleine d’exploitation si l’on veut être totalement objectif. Le parc Six Flags ouvrira fin 2019, ciblant une clientèle encore complémentaire (et avec un nom qui pour une fois résonne chez les fans de parcs) D’ici là, pas d’autre nouveauté annoncée et les parcs se tiendront sur leurs acquis, Bollywood Parks étant sans doute le parc ayant le plus de difficulté à trouver son public. L’Inde est un marché très important pour Dubaï (pour ses expatriés et ses touristes) mais ils n’ont pas le pouvoir d’achat pour un parc s’approchant de la centaine de dollars, ni l’expérience du marché des parcs à thèmes. Un modèle est peut-être à étudier du côté de Global Village à quelques kilomètres de là, dont l’entrée coûte seulement 5€ avec des attractions payantes et de nombreux restaurants et boutiques. Au final, il attire près de 5 millions de visiteurs chaque année !

Le Marketing et les ventes

En terme de communication, le Resort a encore de grandes marges de manœuvre. La notoriété est faible, et ce malgré de grosses licences présentes notamment à Motiongate. Nous avons déjà parlé de la communication ratée au moment du Press Event, mais le tir commence à être rectifié (de nombreux influenceurs comme Theme Park Review ont été invités à venir tester les nouveautés de l’année). Le Resort aurait pourtant intérêt à jouer la carte des célébrités et des YouTubeurs internationaux, qui sont aujourd’hui les meilleurs ambassadeurs pour des produits destinés aux millenials. A ce jour, on ne peut pas dire que des Top VIP aient partagé leur expérience à Dubai Parks & Resorts sur les réseaux sociau Pour ce qui est de la communication locale de masse, si on entend parler de la destination sur les chaînes à bord d’Emirates et que certains hôtels proposent des billets d’entrée à leurs clients, on ne peut pas dire que l’affichage et la publicité online soient massifs. Dur de faire des choix quand il faut aussi réduire les budgets marketing.

En terme de tarification, le resort a déjà commencé à revoir ses prix à la baisse (tout comme l’hôtel Lapita), notamment en offrant un Pass Annuel à un prix très intéressant, incitant à la revisite. Il sera là aussi intéressant de constater l’impact sur les visites dans les mois à venir.

Instabilité géopolitique et météo

De faux problèmes. Comme nous l’avons vu, l’attractivité de Dubaï est forte, avec un important flux de touristes toute l’année. Et si l’été peut être rude en terme de températures, il fait un temps exceptionnel 9 mois par an ! Ce n’est pas pour rien si des malls et centres de divertissement en extérieur fleurissent dans la région. D’ailleurs, force est de constater quand on regarde les chiffres trimestriels de fréquentation, que les mois d’été n’impactent pas grandement les visites. Le ramadan combiné aux mois les plus chauds de juin à août marquent un ralentissement, mais qui reste modéré. Certes, des parcs comme IMG Worlds of Adventure ou Ferrari World sont plus agréables à visiter en plein mois de juillet mais ils sont loin d’avoir le charme de Motiongate, Bollywood Parks ou Riverland !

Certains évoquent aussi la faible connaissance du marché des parcs à thèmes dans cette région, comme étant un élément explicatif des résultats décevants du Resort. On répondra là encore qu’outre le fait que la population locale, au fort pouvoir d’achat, voyage régulièrement à l’étranger et connaît les grands parcs (il suffit de voir les nombreux saoudiens ou emiratis à Disneyland Paris pendant les mois d’été), le gros de la population de Dubaï (85%) est composé d’expatriés. Parmi eux, de nombreux européens ou asiatiques qui connaissent bien ce type de divertissement. Pour les autres, un temps d’assimilation sera peut-être nécessaire, comme ce fut le cas avec le premier Disneyland et les autres grands parcs qui ont suivi. Dans un émirat où les divertissements occidentaux font largement partie du paysage, nous n’avons que peu d’inquiétude sur cela.

Les perspectives

Les responsables l’annoncent : DPR a régulièrement battu ses records de fréquentation au mois de décembre 2017, avec plus de 20 000 visiteurs par jour pendant les dix derniers mois de l’année, et des pics à 27 000 ! Avec une offre produit complète, une meilleure connaissance du marché, des restructurations internes et des économies d’échelle, Dubai Parks & Resorts compte désormais passer la seconde vitesse avec un nouveau parc Six Flags.

Malgré une concurrence qui semble démesurée et inutile, les développeurs voient surtout en Dubaï et Abu Dhabi un Orlando 2.0 : une taille critique de nouvelles offres de loisirs attirera une nouvelle clientèle, qui ne se déplacerait pas de loin pour Legoland. Le pari semble risqué et ne sera certainement pas rentable – ni même tenable – dans les dix ans à venir. Mais ils participeront à l’image de la destination, comme une gigantesque vitrine publicitaire. Mais qui sait, l’histoire des EAU a commencé il n’y a même pas cinquante ans, et ceux-ci affichent aujourd’hui sur bien des aspects une affolante réussite commerciale, touristique et financière. Après beaucoup de travail et de sacrifices, il ne serait pas étonnant que les parcs à thèmes deviennent à leur tour, dans le futur, leur nouvel El Dorado !

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